L’homme qui voulait souffler à l’oreille des puissants

Journaliste :

Quentin Ariès

Photographe :

Thomas Dévényi

Photographe :

Alessia Capassso

Ludovic Zanker semble être un des hommes les mieux connectés d’Europe. Depuis des années, il se présente comme un consultant prêt à filer des coups de main aux diplomates. Sanctions russes, crise afghane, Brexit, aides aux entreprises, stratégie vaccinale, il a parfois été reçu dans les médias comme un expert bien au fait des négociations politiques. Sauf que tout est faux. Jusqu'où peut-il tromper son monde ? Et finalement, qu’est-ce que ça dit de nous ?

C’est une belle matinée d’octobre à Rouen, une ville à une heure environ de Paris. Un peu avant midi, sur la place de l’Hôtel de ville, le soleil alterne avec de doux nuages. C’est ici que je dois retrouver mon rendez-vous. Celui-ci se présente au bout de quelques minutes. La quarantaine, baskets New Balance, veste mi-sportive, mi-casual, chemise bleue. Cet homme, c’est Ludovic Zanker. Mes impressions après un échange par visioconférence quelques jours auparavant sont confirmées. Il a la tchatche, du charisme, et un certain bagou. 

Ce « consultant honoraire » auprès de la Commission européenne est directeur général des services de « l’Institute European Advices ». Un mix entre think-tank et cabinet de conseils qui grouille dans les milieux politiques, principalement à Paris et à Bruxelles. Alors que nous marchons quelques minutes avant de nous poser en terrasse, il se dit fatigué d’une semaine chargée. Un voyage en Croatie pour une rencontre « top secret » avec des diplomates russes et allemands pour parler de l’État de droit en Pologne, suivi d’un passage éclair dans la ville de Bonn. 

Son « Institute European Advices » a le statut d’association. Mais la faute d’anglais m’interpelle. Il aurait dû s’écrire « Advice ». « C’est une erreur », admet-il alors que son jus d’orange pressée vient d’arriver à la table. Une faute d’orthographe qui fait tâche, et qui est révélatrice des décalages entre sa vie autoproclamée et la réalité. Sa vie de consultant auprès des puissants de ce monde est un mirage.

  • Ludovic Zanker a 42 ans. Il se présente comme consultant en affaires internationales. Pourtant, ses services et ses prétendus contacts sont une pure invention © Thomas Devenyi

Enquêter sur ce qu’on peut appeler un imposteur est une expérience étrange. Je suis à Bruxelles depuis sept ans, et les think-tanks, cabinets de lobbying, consultants plus ou moins obscurs et opaques sont légion. Prétendre avoir de l’impact sur les décisions européennes est le crédo de cette ville. Le cas de Zanker pose toutefois plusieurs questions. Comment peut-on évaluer l’impact d’un imposteur qui s’est inventé une vie depuis plusieurs années ? Comment le traiter journalistiquement ? Comment un homme tente de soigner son image de personnalité puissante alors que sa légende est un château de cartes ? Ces opinions m’intéressent peu, c’est sa liberté d’expression. Et ce qu’il dit de notre société.

J’ai rapidement compris que travailler sur Ludovic Zanker, c’est s’engouffrer dans une faille spatio-temporelle. Ne serait-ce que parce qu’il est bavard. J’ai passé deux heures et demie avec lui, en visioconférence d’abord, puis en personne à Rouen. À la mi-octobre, son compte recense plus de 171 000 tweets depuis 2011. Environ 45 gazouillis par jour. Depuis début 2020, j’ai compté à peu près une centaine d’assertions, de voyages prétendument officiels, de communiqués de presse, d’interventions médias où il s’invente des liens avec des politiques et diplomates de tous bords. 

Mi-août, Ludovic Zanker a prétendument passé une après-midi au Tadjikistan pour aider les diplomates européens à rester en contact avec le gouvernement afghan qui venait de tomber, avant de dîner à Berlin avec des diplomates allemands. Il serait aussi consultant sur la répression en Biélorussie, la politique vaccinale, le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Au détour de multiples tweets

J’ai croisé la route de Zanker début 2020. Après m’avoir suivi sur Twitter, je regarde son site, intrigué par le nom barbare, mais plausible de son think-tank : AAEIC – Europa, à ce moment-là. Le site mériterait un bon lifting. Il est un peu vide, le personnel est inconnu au bataillon, mais rien de très surprenant. Toutefois, au cours des jours qui suivent, je m’interroge. L’anglais est approximatif, l’allemand et le russe pareil. C’est étrange que cette organisation si peu connue communique autant sur ses accès aux décideurs européens. 

Le blogueur SebastienEU planche sur le personnage et débusque les faux comptes Twitter et Linkedin des salariés de Ludovic Zanker. Leurs photos sont piquées ici et là sur d’autres sites internet. Mais Zanker persiste. Il publie un post sur son blog Médiapart pour contrer ces accusations. Zanker m’explique avoir porté plainte contre SebastienEU, mais qu’elle a été classée sans suite. 

L’AAIEC, association créée en 2019 et renommée « Institute European Advices » l’année suivante, n’est pas son premier coup. Dès 2008, à 29 ans, il monte une première association, Cabinet Politique. Dans les multiples associations (et une entreprise) qu’il a montées depuis 13 ans, on retrouve aussi « Europolitique Consulting ». L’objet de cette association : « soutenir l’action de ludovic zanker sur les sujets politiques en rapport avec l’Europe mais aussi sur le plan national en France »

  • Ludovic Zanker se tient devant la mairie de Rouen. Il vit dans une petite ville à une trentaine de kilomètres de là © Thomas Devenyi

  • Ludovic Zanker se tient devant la mairie de Rouen. Il vit dans une petite ville à une trentaine de kilomètres de là © Thomas Devenyi

On ne retrouve pas ses organisations dans le registre européen de transparence. C’est pourtant obligatoire pour rencontrer les commissaires et leurs cabinets. Il s’est enregistré en mars 2020, mais a été rapidement suspendu par les gestionnaires de ce registre qui avaient flairé le pot aux roses. D’ailleurs le rôle de « consultant honoraire »  que Zanker prétend avoir auprès de la Commission européenne n’existe tout simplement pas.

Eric Mamer, porte-parole de la Commission confirme que Ludovic Zanker n’a jamais rencontré Ursula von der Leyen et qu’il n’a jamais travaillé pour elle. Le service européen d’action extérieure (SEAE) dément aussi les supposées missions de Zanker en Ukraine, Afghanistan ou en Biélorussie. « Nous n’avons aucune trace de lui ayant approché directement le SEAE ». 

« Suivre une personne c’est déjà lui donner une certaine légitimité »

Zanker est inconnu au bataillon dans la bulle européenne. Mais il a une audience. Plus de 5 000 personnes le suivent sur son compte twitter y compris les deux candidats à la présidentielle française Michel Barnier et Anne Hidalgo, la commissaire européenne Dubravka Suica, les eurodéputés Irene Tolleret, Fabienne Keller, Geoffroy Didier, ou Iratxe Garcia.

On retrouve aussi : le secrétaire d’État Jean-Baptiste Lemoyne, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, plusieurs députés français, et une palanquée de militants conservateurs, nationalistes, ou des lobbyistes. 

L’immense majorité de ces abonnements ressemble à des « follow-backs ». Mais cette politesse peut faire office de prophétie autoréalisatrice pour Zanker. « Suivre une personne c’est déjà lui donner une certaine légitimité », prévient un fonctionnaire communautaire. Plusieurs communicants à Bruxelles utilisent le cas Zanker pour leurs formations réseaux sociaux à des fonctionnaires européens.

« Un expert » dans les médias

Zanker s’inspire aussi des codes journalistiques pour gagner en visibilité. Quand il veut surfer sur les vaccins, le Brexit, la situation sanitaire en France, la crise en Afghanistan ou la répression en Biélorussie, il n’hésite pas à ajouter la présumée source de ses informations. J’utilise d’ailleurs aussi ces codes pour guider mes lecteurs. 

Certes, la majorité de ces tweets font des flops. Ils sont souvent juste likés ou retweetés par le compte de son institut. Reste que ce procédé est assez révélateur, selon Alexandre Alaphilippe, directeur de l’association Disinfo Lab. 

« Il y a une tendance qu’on voit très clairement. C’est la prétention d’être quelque chose qu’on n’est pas ou quelque chose qui est beaucoup plus que ce qu’on est. C’est une conséquence de l’hyper-personnalisation d’internet, de courants comme le personal branding [l’autopromotion] ou le poids de la communication vis-à-vis du fond ». La communication, y compris dans la bulle européenne, prend le pas sur le fond. Les agences de lobbying, mais aussi les institutions, sont maintenant expertes dans ce domaine. Chaque élu ou entité se retrouve avec un ou plusieurs responsables pour la communication. Et on ne compte plus les députés ou autres personnalités qui tweetent plus vite que leur ombre, quitte à faire des erreurs. 

Et c’est fort probablement via Twitter que Zanker a été invité dans les médias de manière sporadique. Il est interrogé en mai 2021 par le canal français d’I24 sur les dernières tensions entre Israël et l’autorité palestinienne, il déclare être en contact avec l’équipe du secrétaire d’État américain, M. Blinken. Tout en lâchant : « comme le disait Vladimir Poutine en off il n’y a pas très longtemps, il faut absolument qu’on s’occupe de ce problème qu’est la guerre des territoires ».  

Le 18 avril il était aussi sur Dakar TV à propos du vaccin russe contre la Covid-19 Sputnik V. Il y revient, un mois plus tard, pour parler d’économie. Il est aussi intervenu sur la chaîne Russia Today deux fois en 2018 sur l’empoisonnement de Sergueï et Ioulia Skripal par les services russes au Royaume-Uni et sur les élections américaines. En septembre, il est interviewé par le Teheran Times.

  • Alexandre Alaphilippe dirige DisinfoLab. Depuis quatre ans, cette organisation produit des ressources pour combattre la désinformation en ligne. © Alessia Capasso

Pour Zanker, « si des journalistes, vos confrères, m’interrogent, c’est qu’avant de me mettre à l’antenne ils ont dû faire des recherches quand même ». Aucun de ces médias n’a répondu à mes sollicitations. « Ils ont probablement un peu honte », estime un journaliste qui produit des émissions de télévision. Les journalistes qui ont contacté Zanker se sont probablement fiés à sa biographie twitter. Pour Alexandre Alaphilippe ces passages télévisés font partie « d’un processus de légitimation » et doivent être mis en « parallèle avec une nécessité, malheureusement économique, de produire de l’information de manière permanente à grande échelle ». La vérification des intervenants passe parfois à la trappe. 

« C’est un phénomène d’escalier », explique le chercheur en désinformation. « Dès qu’on arrive à être invité, on se fait ré-inviter quelque part, et on peut ensuite prétendre à plus, et ainsi de suite ». Certes Zanker peine à être invité de nouveau, mais c’est parce qu’il n’est tout simplement pas très bon. Pour d’autres personnalités, il peut se créer « un engrenage fatal », selon Alexandre Alaphilippe.

Connect the dots

Nicolas Quénel:

Journaliste indépendant, spécialisé dans la désinformation, le terrorisme, et l'Asie du Sud Est

Les médias, machine à crédibiliser et blanchir la désinformation.

Les opérations de désinformation, en tout cas celles d’une certaine ampleur, reposent souvent (pour ne pas dire à chaque fois) sur des médias plus ou moins fantoches, plus ou moins officiels. Eux-mêmes comptent sur des profils comme celui de Ludovic Zanker pour imposer un narratif ou se donner un vernis de crédibilité.

Au début de l’année 2021, avec le journaliste Antoine Hasday, nous publions une enquête dans le journal Les Jours sur un large réseau de désinformation au service de New Delhi. Il officie depuis 15 ans au Parlement européen à Bruxelles, mais aussi au conseil des droits de l’homme à l’ONU.

Pour faire passer de la désinformation, les têtes pensantes de l’opération ont créé des faux médias dans lesquels des personnes plus ou moins crédibles et compétentes sont interrogées et livrent un narratif souvent orienté en faveur de l’Inde.

À ce stade, l’information en elle-même n’a presque aucune portée, car encore cantonnée au média fantoche. Les choses changent lorsque « l’information » est reprise par la plus grande agence de presse indienne, l’ANI. Dans sa dépêche, la source est présentée comme « un média indépendant de la place de Bruxelles ».

Mais ce n’est pas la fin du parcours pour cette « information ». La dépêche de l’ANI est ensuite achetée par les médias indiens qui, à leur tour, modifient le texte et suppriment la mention « média indépendant ». À la fin, il ne reste plus que la fausse information, sans aucune indication de sa provenance, mais avec le cachet de l’ANI faisant foi.

Nous avons ainsi découvert comment la désinformation est à l’instar de l’argent sale, blanchie, en passant de mains en mains dans le circuit médiatique. À la fin, il est impossible de deviner la provenance de l’information, sauf en entamant un véritable travail d’enquête. Si M. Zanker était rentré dans ce genre d’opérations, il aurait été beaucoup plus difficile de débusquer la supercherie. D’ailleurs, rien ne dit que le même scénario ne s’est pas produit lors de ses apparitions médiatiques. Peut-être que certaines de ses interventions se sont retrouvées dans d’autres médias sans que la source soit clairement identifiée et servent encore aujourd’hui à alimenter des narratifs.

Ludovic Zanker n’est pas la version diplomatique de l’affaire Jean-Claude Romand, un sordide drame familial dans les années 1990 où un homme, qui s’est inventé une vie de médecin à l’Organisation mondiale de la santé, a tué ses proches. Ce n’est pas non plus l’histoire d’Idriss Aberkane, un scientifique français qui a gonflé son CV.  

L’histoire Zanker, d’une certaine manière, est à la croisée des chemins entre deux séries du magazine Les Jours : « Indian Chronicles », sur les opérations de désinformation proches des intérêts indiens, et « La Mythomane du Bataclan » qui chronique une fausse victime des attentats terroristes de Paris et Saint-Denis de novembre 2015. Avec aussi un petite ressemblance avec la saga du Français Alexis Debat, qui s’est fait passer pendant des années pour un expert en géopolitique et comme consultant auprès du ministre français de la Défense. Ce dernier a eu plus de succès que Zanker. Fréquent commentateur dans les médias américains, il a été employé par la chaîne de télévision ABC. Mais, il est débusqué en 2007, après avoir inventé une fausse interview de Barack Obama. Quelques années plus tard, il revient sur le devant de la scène avec un autre nom comme expert sur l’intelligence artificielle, cette fois sans truquer son CV. Il travaille avec l’industrie du cinéma pour prédire le succès des films.

Zanker veut se faire passer pour un expert crédible, un homme qui parle aux oreilles des puissants à Bruxelles, Paris, Berlin ou Moscou. Il reprend pour ça certains codes et dispositifs d’une campagne de désinformation : faux sites internets, structures associatives, diffusion de fausses informations. En même temps, il semble tellement croire à son histoire qu’il utilise son vrai nom et conserve son personnage, même quand il est démasqué ou questionné sur sa légitimité. Est-il un menteur ou un mythomane ? 

« Les mythomanes qui sont anosognosiques, ne savent pas qu’ils sont en train de mentir, ils y croient », estime Albert Moukheiber, docteur en neurosciences et psychologue qui travaille sur les impacts psychologiques des fausses informations. « Et il y a des gens qui sont dans la déception. Ils savent qu’ils mentent et ils mentent. Pour X ou Y raisons, pour le rush, pour se donner de l’importance ».

  • Albert Moukheiber est docteur en neurosciences et psychologue. Il travaille particulièrement sur les impacts psychologiques des fausses informations. © Thomas Devenyi

Un journaliste n’a pas à établir un diagnostic psychologique. Les profils comme Zanker ne sont pas si nouveaux.  « Ces types de comportements ont toujours existé. Mais maintenant, ils sont amplifiés par les réseaux sociaux », explique Albert Moukheiber. Et le travail de vérification pour confirmer les affirmations comme celles de Zanker peut prendre du temps. Beaucoup de temps. 

Le cas de Donald Trump illustre bien cette difficulté à pointer les fausses informations d’une part, et à cerner leur origine. Le Washington Post recensait en moyenne 39 affirmations erronées par jour dans la dernière année de sa présidence. Et il est toujours difficile avec l’ancien président américain de savoir si ces inventions sont un signe de santé mentale ou simplement des mensonges. La majorité des psychologues et psychiatres américains refusent de se prononcer sur la santé mentale de Trump, ce dernier n’étant pas leur patient. Zanker, évidemment, n’est pas Trump. Mais cela fait 13 ans qu’il tente de se créer une carrière de consultant ou d’entrepreneur politique.

Zanker soutient beaucoup de gens. Des élus locaux de tous bords (sauf des écologistes ou de la gauche radicale), Emmanuel Macron, Ursula von der Leyen et l’ancien président des États-Unis, Donald Trump. Il ne cache pas ses sympathies avec la Russie de Vladimir Poutine. Le problème est qu’il s’imagine aussi « consultant », et « facilitateur » entre Bruxelles et Moscou. 

En plus de son interview à I24 où il « brisait un off » du président russe, Zanker publie dans son blog hébergé par Médiapart, une photo d’un dossier qui se prétend officiel, et explique qu’il suit pour la présidence de la Fédération de Russie la levée des sanctions russes imposées par l’Union européenne quand Moscou a décidé d’envahir la Crimée. Il serait aussi parti en Ukraine pour négocier avec le gouvernement ukrainien et russe. Sur le dossier toutefois, les logos ne sont pas les bons, et le russe est plutôt approximatif.

Est-il encouragé par des diplomates russes? « Je suis en relation avec l’Ambassade de Russie à Paris, avec le service de presse, et ils me disent ‘Monsieur Zanker, si vous pouvez faire quelque chose à votre niveau ça serait bien parce qu’on n’est pas que des monstres.’ Donc, du coup, bon, je ne suis pas médiateur mais j’essaie d’arranger les choses ». L’ambassade de Russie en France se dit être nullement liée à ses activités.

« Bon, je ne suis pas médiateur mais j’essaie d’arranger les choses »

Le blog de Zanker est aussi un exemple des difficultés du journalisme participatif. Certes, la rédaction de Médiapart modère les blogs et met en avant des posts fiables et intéressants. Le revers de la médaille : des utilisateurs qui utilisent la plateforme pour rendre leurs contenus crédibles peuvent passer pour des journalistes de la rédaction. « Chaque abonné de Médiapart dispose d’un blog hébergé sur notre plateforme, dont il est responsable juridiquement. Notre modération s’effectue exclusivement a posteriori à partir d’un système d’alerte »,  selon une journaliste chargée de l’animation du club du média. Médiapart a d’ailleurs retiré un article de Zanker en mars 2020 après une alerte.

Quand l’enfumage marche

Notre personnage ne se débine pas. Il parle toujours avec un réel aplomb. Jusqu’à ce qu’on creuse et que sa méconnaissance des dossiers le fasse flancher. Quelques jours avant notre rencontre à Rouen alors que j’aborde avec lui le Brexit, il met en avant ses contacts avec le cabinet de l’ancien commissaire européen Michel Barnier, négociateur en chef du Brexit, ainsi que ses nombreux contacts à Londres.  « Ce sont des financiers, des gens qui ne voulaient pas rester dans la zone euro ». Sauf que le Royaume-Uni n’a jamais été membre de la zone euro. Il prétend aussi avoir travaillé sur l’Irlande du Nord. Mais il est incapable d’expliquer ses missions, ou encore, ce que dit l’accord du Brexit sur la frontière irlandaise. 

Mais le bagou peut sans aucun doute marcher avec des personnes qui ne suivent pas l’actualité européenne. Selon mes informations, il a su, un temps, convaincre son entourage. 

D’ailleurs, pourquoi se proclamer spécialiste des questions européennes et internationales ? « Parce que c’est facile, personne n’y connaît rien ! », s’amuse Alexandre Alaphilippe. « C’est un monde à part, un monde complexe, il y a beaucoup d’acteurs. Du coup tu peux rentrer un peu dans les détails et les gens y croient ». 

  • © Alessia Capasso

  • © Thomas Devenyi

Un de ses plus gros coups est un supposé courriel de la Commission européenne à l’hiver 2020 sur la réforme des retraites en France. Selon Zanker, la Commission va « se pencher sur » la réforme des retraites en France, et elle « émet des réserves sur son financement ». En plein conflit social, il est repris plus d’une centaine de fois par des journalistes, syndicats et des hommes politiques y compris par la figure d’extrême-droite qui surfe sur le complotisme Florian Philippot. Il est débusqué rapidement mais il est fier d’avoir réussi à percer.

« Si j’ai été repris ça prouve qua ça a été vérifié », selon lui. « Vous savez qu’il y a eu pas mal de bruits pour ça, même à l’Elysée, vous voyez. Ce n’est pas de la désinformation. Pour moi ce n’est pas faux, ni pour les élus que je côtoie. Ce n’est pas faux ». Mais ce courriel est introuvable.

Il lui arrive aussi de prendre la plume. Il envoie (et poste sur les réseaux sociaux) des lettres et courriels qu’il aurait envoyé à des entreprises ou institutions. Les entêtes sont soignées, les logos de ses associations présents, la signature manuscrite. Dans un email à Ursula von der Leyen, il clame être sollicité par cette dernière sur son opinion pour des potentielles sanctions financières contre la France qui ne respecte pas les règles européennes sur le déficit public. « Je vous donne mon feu vert pour établir une pénalité entre 5 et 10 milliards d’euros » et la remercie par avance de mentionner son nom dans le verdict de cette décision. Il obtient parfois des réponses. L’exécutif européen, a pour politique de répondre aux courriers au nom de la transparence.

  • « Comme le lampadaire attire les papillons de nuit, Bruxelles attire les fous », selon un fonctionnaire européen. Ici, le Parlement européen à Bruxelles © Alessia Capasso

Mais il lui arrive d’aller trop loin. En avril, dans un email à la mairie de Rouen et à un conseiller de von der Leyen, il propose ses services sur la vaccination contre la Covid-19. Il aurait eu la confirmation de ce conseiller que de nouvelles doses arriveraient dans la région. Deux heures plus tard, la réponse du conseiller est cinglante : « Je ne connais pas le propos de votre message, mais pour éviter tout malentendu je voudrais clarifier par la présente que nous ne nous connaissons pas, que je ne suis pas votre contact au cabinet de Mme von der Leyen et que je ne vous ai rien confirmé ». 

Au siège de la Commission, on soupire à chaque fois que son nom apparaît dans une boite mail. La consigne de ne plus lui répondre est cependant récente. Mais il n’est pas le seul. « Si vous saviez le nombre de personnes fantaisistes qui nous envoient des emails », soupire un autre fonctionnaire. « Comme le lampadaire attire les papillons de nuit, Bruxelles attire les fous » tranche un autre fonctionnaire qui était destinataire de ces sollicitations et courriels ces dernières années.

Juste une mauvaise arnaque ?

En regardant de plus près les associations montées par Zanker depuis 13 ans, on éprouve une sensation étrange. Il y a de manière incontestable une envie de diriger quelque chose. De pouvoir se donner une once de légitimité. Il est souvent le président, mais il faut deux personnes minimum pour monter une association. Zanker devrait donc avoir des associés. Quoique.

Son Institut a pour président Olivier de Mazurier. Mais il est introuvable. Quand je demande son numéro de téléphone, Zanker bafouille qu’il a changé de numéro et qu’il a perdu ses coordonnées. Pour la trésorière aussi, les pistes sont des impasses. Là encore, Zanker ne peut pas fournir les coordonnées. 

Les autres statuts déposés en préfecture, donc officiels, laissent aussi songeurs. Difficile d’identifier les co-dirigeants des associations, et une grande partie des signatures habitent rue Mozart à Paris. Là encore, impossible d’en savoir plus. Zanker reste muet sur comment les authentifier.

 

  • © Thomas Devenyi

  • © Thomas Devenyi

Déposer des faux statuts est un délit. « Si ces personnes n’existent pas, alors il s’agit d’un faux en usage d’écriture », confirme Colas Amblard, avocat spécialisé dans le droit associatif. Peu importe d’ailleurs si ces structures sont ensuite dissoutes. 

Zanker est friand de s’inventer des collaborateurs. Son site personnel mentionnait avant notre entretien « des collaborateurs et collaboratrices en liaison avec ses fonctions en politique ». Mais des noms différents ressortent quand je l’interroge sur ses salariés. Quand je suis entré en contact avec « l’Institut » les emails de son « secrétariat particulier » étaient signés à chaque fois par des personnes différentes. 

Toutefois, deux nouvelles personnes en chair et en os sont arrivées dans l’institut ces derniers mois pour aider Zanker à publier des rapports ou des tribunes. L’une d’entre elle m’a expliqué avoir vite quitté le projet, ayant de sérieux doutes sur son employeur.

« Je vais toucher 25 000 euros à peu près »

Cette quête, presque obsessionnelle, de monter de très vraisemblables fausses structures juridiques laisse perplexe. Mais surtout, ça sent aussi la potentielle arnaque.  

« En pénal c’est l’intention qui compte. Ça peut-être vu comme une tentative de détournement de fonds publics » poursuit Colas Amblard avant de considérer une telle situation de « totalement délirante ». « Ce ne sont pas des pratiques habituelles dans le milieu associatif ». Et se faire coincer peut coûter gros, jusqu’à 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amendes.

Pour un cadre d’une association, Zanker est évasif sur les financements. Questionné plusieurs fois à ce propos, il mentionne des contrats avec la Commission ou des subventions. Impossible pour lui d’en dire plus, et on ne le retrouve pas dans les bénéficiaires de subventions au niveau local ou européen. Son site, un temps, a plastronné des sponsors comme Orange, Apple, Microsoft ou la BNP Paribas.

Il aurait aussi fait une demande au fonds de solidarité pour les associations touchées par l’épidémie de coronavirus. « Je vais toucher 25 000 euros à peu près », m’a-t-il détaillé. 

Le ministère français indique être soumis au secret fiscal et professionnel. Ils ne peuvent pas s’exprimer sur un dossier en particulier. Mais le ministère planche pour finaliser environ 4 000 plaintes pour fraude au fonds de solidarité suite à la covid-19. Les contrôles sur ces aides peuvent s’effectuer jusqu’à cinq ans après le versement de l’aide.

Continuer son bout de chemin

À peine notre entretien terminé, Zanker dans un email et un SMS me donne son  « autorisation » pour publier cet article. Il ajoute qu’il prévoit de réorienter les activités de son institut « sur un autre domaine, car j’ai des projets plus cohérents ».  

Mais le soir même, il gazouille sur mes « informations caduques » et corrige sa présentation. Il n’aurait jamais travaillé pour les institutions européennes. « Je ne vous divulguerai pas mes sources et mes contacts dans le milieu diplomatique et politique ! », ajoute t-il avant de se dire prêt « à travailler en interne pour les instances russes ». Il y aurait cependant de l’eau dans le gaz avec l’ambassade russe à Paris : Zanker leur demande de « bien cesser » leurs « fausses diffamations » sur son Institut.

Depuis notre entretien le « s » d’advices commence à disparaître de son site. Les noms des collaborateurs aussi. La mention de « consultant honoraire » a été remplacée par « Independent! » sur son compte twitter. Des tableaux, se présentant comme des bilans comptables sont apparus, accompagnés d’une délibération de l’institut qui acte la fin du mandat du mystérieux Oliver De Mazurier. Il aurait des nouveaux sujets à traiter, comme les négociations climatiques. L’institut serait aussi dissous bientôt. Une page se tourne, sans aucun doute. Mais comment Zanker écrira la prochaine ?

Connecting the dots

Francesco Barbati:

membre d'ereb, traducteur et éditeur spécilisé en linguistique, communication et études européennes

En 1994, un projet italien dénonce la reprise de fausses informations dans les médias

La désinformation n’est pas nouvelle. Le phénomène fait partie de l’histoire de l’être humain depuis bien avant l’invention d’internet. En Italie dans les années 90 déjà, le projet Luther Blissett a organisé une série de canulars si bien ficelés, qu’ils ont été repris par la presse locale et régionale. Quand leurs histoires atteignaient leur apogée de popularité, le collectif Luther Blissett se dévoilait comme l’auteur de la mascarade. Il dénonçait alors le manque de professionnalisme des journalistes impliqués, et la tendance des médias à diffuser des nouvelles sans les vérifier à proprement parler.

Le projet Luther Blissett, qui a duré cinq ans (1994-1999) était un collectif créé pour moquer les médias mainstream de manière créative. Ils sont devenus célèbres pour certains de leurs canulars comme celui des « rites sataniques » dans la région de Viterbe, près de Rome. Entre 1996 et 1997, ils ont envoyé des lettres et des alertes aux médias locaux truffées de personnages inventés. On y parlait de supposées « messes noires » qui se déroulaient dans la ville. Des écritures sataniques ont fleuri sur les murs de Viterbe, des bougies et autres objets associés aux rites sont apparus. Les rédactions ont même reçu une vidéo tournée dans une étable abandonnée, mettant en scène ce qui pouvait ressembler à un sacrifice humain. L’histoire, la vidéo, les fausses preuves avaient été créés de toute pièce. Pourtant, les médias locaux et nationaux en ont parlé un an durant. Les politiques, les évêques et les prêtres, à leur tour, ont nourri la paranoïa et l’obsession.

La « vraie » fausse information met en avant quelque chose qui a l’air crédible. Celles et ceux qui entendent et croient en ces histoires, sans avoir les clés en main pour juger de leur authenticité, sont pris dans un tourbillon d’émotions négatives. Lequel nourrit la haine et le ressentiment. Les médias, imprimés ou en ligne, contribuent non seulement à la diffusion des fausses informations, mais aussi à la normalisation de ce tourbillon émotionnel.

Bien avant l’avènement des réseaux sociaux, le projet Luther Blissett a voulu pointer les failles d’un système médiatique reposant sur la recherche constante et obsessionnelle de nouvelles. Un système qui est capable d’altérer la perception de la réalité. À la dissolution du collectif en 1999, quatre de ses membres basés à Bologne ont commis un « suicide métaphorique », avant de devenir le collectif connu sous le nom de Wu Ming, célèbre pour ses romans trans-historiques et ses expériences littéraires liés à la fondation Wu Ming, qui développe des projets culturels et des activités de débusquage entre autres.

Ce reportage a été réalisé à Bruxelles, Paris et Rouen.

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