Biélorussie : fuir le régime de Lukashenko à n’importe quel prix

Texte et photos:

Denis Vejas

Après l'élection présidentielle d'août 2020, des milliers de personnes ont fui la Biélorussie et trouvé refuge dans les pays voisins comme la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, l'Ukraine ou la République Tchèque. Sviatlana Kutkovich fait partie de celles et ceux qui ont pris cette décision. Le voyage de 500 kilomètres jusqu'en Lituanie, qui ne devait durer que cinq heures, s'est transformé en une aventure de six mois sur plus de 8 200 kilomètres. Retour sur un voyage semé d’embûches, entre les multiples cachettes, la traversée de plusieurs frontières, la séparation avec ses enfants et l'aide incroyable de toutes les personnes rencontrées en chemin.

Dans sa nouvelle maison à Lentvaris en Lituanie, Sviatlana paraît détendue. Ses tresses colorées et son tatouage de Banksy sur l’épaule lui donnent un air assuré. Cette mère de 40 ans vient de Mogilev, une ville dans l’Est de la Biélorussie, qu’on surnomme « le berceau de Lukashenko », l’actuel président. Le soutien dont il jouit y est plus fort qu’ailleurs dans le pays.

Mère de trois enfants (Aleksey, 15 ans ; Taisiya, 13 ans ; et Alina, 6 ans), Sviatlana se dit apolitique. Elle n’a jamais soutenu Lukashenko, et a participé à quelques manifestations contre le régime entre 2011 et 2017. Mais, la plupart du temps, elle mène une vie tranquille avec ses enfants et sa mère, Tamara. Sviatlana est informaticienne. Elle répare ordinateurs, téléphones, et autres appareils électroniques.

Sa vie bascule à l’été 2020 lorsqu’elle décide d’être observatrice bénévole pour l’élection présidentielle au bureau de vote local. Le jour du scrutin, le 9 août, elle attend dans la rue avec trois autres observateurs pendant que les fonctionnaires comptent les votes. « C’était impossible qu’il y ait 80% de votes en faveur de Lukashenko, alors qu’on en avait compté au moins 50% pour Sviatlana Tikhanovskaïa (candidate principale de l’opposition, ndlr). Les gens venaient habillés tout en blanc et faisaient le signe de la victoire ou bien des coeurs avec les doigts pour signifier qu’ils avaient voté pour elle », explique Sviatlana.

Ce jour-là, les arrestations en masse commencent. Des amis de Sviatlana sont embarqués par la police. La raison officielle ? Avoir assisté à un rassemblement non autorisé. Selon le journal Mogilev Online des centaines de personnes ont été arrêtées ce jour-là. Leur nombre exact est toujours inconnu, mais entre les 9 et 12 août, tous les centres de détention étaient pleins. Tous les nouveaux prisonniers ont dû être envoyés vers des stations de police plus petites aux alentours.  

Sviatlana commence à prendre part à des manifestations pacifiques à Mogilev en septembre. Elle rejoint également un groupe de conversation Telegram avec d’autres opposants. Un mois plus tard, elle est sous les radars des services de sécurité, et reçoit sa première convocation de la police. « J’ai été appelée à me rendre au commissariat local comme témoin, et je suis repartie avec un casier ouvert à mon nom en vertue de l’article 23.34 ».

  • Sviatlana Kutkovich dans sa cuisine à Lentvaris © Denis Vejas

  • Au milieu des jouets des enfants de Sviatlana, un drapeau de la Lituanie, et de l'opposition démocratique biélorusse © Denis Vejas

  • Sur son bras Sviatlana s'est fait tatouer le numéro de l'article 23.34 du code administratif des infractions. 339/2 fait référence à une autre infraction dont elle a été accusée. Et 30.11 - 22.03 sont les dates pendant lesquelles elle était en Russie © Denis Vejas

Nombre de Biélorusses ont appris à leurs dépens ce que signifiait le nombre 23.34 pendant les manifestations. Il désigne l’article 23.34 du code administratif des infractions contre la « violation de l’organisation de rassemblements publics ou d’évènements ». Les autorités utilisent cet article pour détenir abusivement, arrêter, et parfois, violenter les manifestants. N’importe qui présent à une manifestation peut être appréhendé sur base de cet article. Selon l’organisation pour les droits humains Viasna, plus de 30 000 personnes ont été détenues l’année passée, et on recense plus de 1000 témoignages de torture dans les prisons biélorusses.

Pour Sviatlana, la deuxième arrestation vient peu de temps après la première. Cette fois, l’officier de police va jusqu’à menacer sa famille alors qu’elle refuse de plaider coupable et de donner les noms des personnes qui ont pris part à la manifestation avec elle.

« Il y a ce fameux inspecteur. Timur Pachomenko. Un vrai sadique. Il savait où se trouvaient mes enfants. Je refusais de signer le protocole mais ils me menaçaient. ‘On va récupérer ton fils au lycée et ta fille à l’école de musique. Et ta petite dernière, elle est à la garderie aujourd’hui ? On va passer la prendre aussi’. Ils me disaient qu’ils allaient la donner pour adoption à une famille ‘normale’. Qu’une femme comme moi devrait être stérilisée ».

Sviatlana finit par craquer. Elle signe des aveux, mais sans révéler les noms des autres participants. Le 11 novembre, elle est condamnée à payer une amende de 150 euros. Peu après, elle commence à recevoir des visites des services sociaux. Ils prétendent avoir reçu un coup de fil anonyme dénonçant des violences et des abus d’alcool dans sa famille.

« J'ai compris que je devrais désormais me cacher. Et que se cacher avec des enfants serait bien plus compliqué »

Le 13 novembre, le pays est secoué par l’arrestation puis la mort de l’artiste Roman Bondarenko. Il est embarqué sans raison par des policiers en civil, et est battu à mort dans un centre de détention de Minsk. C’en est trop pour Sviatlana. Les membres de son groupe Telegram organisent un rassemblement, qui se révélera être fatidique pour la suite des évènements. Les participants se réunissent sur un des ponts principaux de la ville, où, à côté des drapeaux blanc-rouge-blanc de l’opposition démocratique, ils exhibent deux épouvantails représentant Lukashenko et Ermoshina, un membre, aux ordres du pouvoir, de la commission électorale de Biélorussie. Une souffrance insoutenable pour le président Lukashenko, selon la police.

  • Sviatlana Kutkovich © Denis Vejas

  • Alina, Aleksey et Taisya à Medininkai, à la frontière entre la Lituanie et la Biélorussie. C’est la frontière qu’ils ont traversé en novembre 2020 © Denis Vejas

Les ennuis reprennent pour Sviatlana quelques jours après cette manifestation, alors que la police s’intéresse à ceux qui ont brandit ces épouvantails. Ils l’emmènent au poste. À ce moment, Sviatlana sent le danger de plus en plus proche. Elle réussit à vider ses deux téléphones de toute information sensible. « Pendant que j’étais interrogée au comité d’enquête, j’ai demandé à aller aux toilettes, où j’ai jeté mes deux cartes SIM dans les cabinets et tiré la chasse d’eau. Je savais qu’autrement, ils pourraient restaurer mon mot de passe Telegram ».

Plus tard, l’enquêteur la fait venir dans une pièce toute seule, sans caméra. Il lui demande de donner toute information qu’elle détiendrait en menaçant de l’enfermer. Sviatlana décide d’obtempérer. « Je leur donnais des choses qu’ils savaient déjà, en essayant de ne nuire à personne ». À trois heures du matin, ils la laissent enfin partir.

La police vient fouiller sa maison le matin suivant. Par chance, elle s’est débarrassée au préalable de tous ses disques durs. Ce jour-là, Sviatlana décide de partir. Le soir-même, elle plie bagages et prend un bus pour Minsk avec ses trois enfants.

La fuite

Dans une froide nuit de novembre, Sviatlana et ses trois enfants arrivent dans la capitale biélorusse. Ils y passent une nuit chez une activiste locale qui prévoit également de quitter le pays, Olga Studniova. Le matin suivant, ils prennent ensemble le premier bus pour Ashmyany, dernière ville avant la frontière avec la Lituanie. Alors qu’ils déjeunent, Sviatlana reçoit un coup de fil d’une amie activiste à Mogilev. La police est déjà à sa recherche.

Kameny Log est le principal point de passage entre Minsk et Vilnius. Des files de camions et d’autocars s’y succèdent, en transit entre les deux capitales. On ne peut pas traverser la frontière à pied. Sviatlana, Olga et les enfants, après avoir quitté le taxi qui les a emmenés depuis Ashmianay, se mettent à faire du stop. Une camionnette de travailleurs s’arrête et les prend.

Arrivés au point de passage, Sviatlana est refoulée. Les officiers à la frontière ne lui donnent pas la raison exacte de ce refus, mais tamponnent son passeport avec une interdiction de quitter le territoire. Ils lui conseillent de voir avec le poste de police local pour plus d’explications. Le temps est compté pour la famille. « J’ai compris que je devrais désormais me cacher. Et que se cacher avec des enfants serait bien plus compliqué », se rappelle Sviatlana. Elle demande alors si ses enfants peuvent passer la frontière avec Olga. L’officier est d’accord. Elle confie alors les passeports de ses enfants à Olga, et prend le téléphone « propre » de sa fille.

« Je me rappelle avoir vu ma fille partir, je me suis dit que c’était sûrement la dernière fois que je voyais mes enfants. C’était le moment le plus effrayant de tout le voyage », confie-t-elle. Aujourd’hui encore, elle ne comprend pas comment le garde-frontière a pu laisser ses enfants passer. Il a probablement pensé qu’Olga faisait partie de la famille.

  • Sviatlana et ses trois enfants, qui marchent, côté lituanienn vers la frontière entre la Biélorussie et la Lituanie. Sept mois auparavant, les enfants traversaient la frontière, seuls, dans le sens inverse © Denis Vejas

  • Un poster qui dépeint Loukachenko comme un terroriste, portant une cagoule. Il est situé à 2 km du poste frontière de Medininkai © Denis Vejas

  • Pancartes de manifestation sur la frontière lituano-biélorusse. On y lit “Goulag 2km”, “Camps de concentration Biélorussie" “Stop 2km” © Denis Vejas

  • Photos des personnes kidnappées par le régime de Lukashenko pendant ces 26 ans de pouvoir © Denis Vejas

Selon les chiffres officiels, qui ne sont désormais plus disponibles sur le site du département biélorusse de la migration, 13 500 personnes ont quitté le pays dans les premiers mois après l’élection. Le 20 décembre 2020, le pays a fermé complètement ses frontières avec tous les pays voisins sauf la Russie. Officiellement pour lutter contre la pandémie de la Covid-19. Pourtant, le président Lukashenko a longtemps nié le danger de la maladie, affirmant que le meilleur remède pour tout virus était la vodka, le sauna et le hockey sur glace.

À Kamenny Log, les gardes-frontière mettent Sviatlana dans un car pour Mogilev. Elle descend bien avant, près d’Ashmianay à nouveau. « J’étais complètement hystérique, je n’avais pas d’internet, pas de nouvelles… Pour me calmer je suis allée dans une église catholique, alors que je suis orthodoxe. Mais dans ces moments-là, il s’agit de prier n’importe quel dieu ».

« Imaginez, vous êtes dans une chambre en location, sans rien. Et vous devez rédiger un papier pour confier vos enfants »

À Ashmianay, elle se reprend, et loue une chambre pour la nuit. Elle reçoit enfin des nouvelles d’Olga, qui lui dit qu’ils sont toujours à la frontière. Les gardes-frontière lituaniens réclament un document scanné prouvant que la mère des enfants les a confiés à Olga. 

« Imaginez, vous êtes dans une chambre en location, sans rien. Et vous devez rédiger un papier pour confier vos enfants. Je n’avais pas de papier, pas de stylo, rien. J’ai regardé autour de moi, j’ai trouvé un crayon, et un morceau de papier-peint déchiré. J’ai écrit quelques lignes sur un morceau de papier-peint, je l’ai signé, et ce papier a permis à mes enfants d’entrer en Lituanie ».  

Sviatlana est sur la liste des personnes qui ne peuvent pas quitter le pays. À Mogilev, son amie Yulya, qui gère le groupe Telegram dont elle fait partie, est questionnée par la police sur cette affaire d’épouvantails . Selon elle, quand l’enquêtrice a appris que Sviatlana s’était enfuie, « elle a explosé de rage, en criant qu’elle déclarait une véritable chasse à l’homme sur elle ». Rester à Ashmianay n’est plus une option pour Sviatlana. 

  • Un formulaire de consentement de voyage, écrit sur un morceau de papier peint déchiré que Sviatlana a trouvé dans un appartement loué à Ashmianay. Il a permis à Olga de traverser la frontière avec la Lituanie avec les enfants de Svetlana © Denis Vejas

Direction la Russie

Le matin suivant, le réseau d’activistes se met déjà en branle. Deux personnes viennent de Minsk pour la chercher et l’emmener à Vitebsk, une ville au Nord-Est de la Biélorussie à une heure de route de la frontière russe. Des réseaux d’activistes et d’ONGs près des frontières du pays viennent en aide aux personnes comme Sviatlana. Dans son cas, des militants lituaniens qui ont rencontré ses enfants à la frontière ont contacté des bénévoles à Minsk pour leur demander de la récupérer.

Après trois heures et demie de route, Sviatlana est accueillie chez des activistes à Vitebsk pour être mise à l’abri quelques jours. « J’ai rencontré des personnes formidables à Vitebsk comme Maria et Aleksander (les prénoms ont été modifiés, ndlr). Malheureusement Aleksander est détenu en ce moment. Ils m’ont abrité et nourri. Je n’avais pratiquement plus d’argent, il me restait que 100 euros ».

Ils l’aident aussi à préparer une demande de visa en urgence pour la Lettonie. Le plan est d’aller en Russie de manière illégale, et de traverser ensuite jusqu’en Lettonie. Les frontières entre la Biélorussie et la Lettonie sont trop surveillées par le régime. C’est différent pour la Russie, où la frontière est bien plus longue.

En principe, les Biélorusses peuvent se rendre en Russie sans visa, en montrant simplement leur carte d’identité. Mais dans le cas de Sviatlana qui fait l’objet d’une interdiction de quitter le territoire, le coup est trop risqué.

Quelques jours plus tard, Sviatlana est en route pour la frontière russe. La traversée est souvent prise en charge par des passeurs locaux. Elle se retrouve dans une camionnette, pleine avec des personnes pour la plupart d’origine d’Asie centrale, qui espèrent trouver du travail en Russie.

« Je n’oublierai jamais ce passage de la frontière. On a roulé sur des chemins de terre dans des petits villages avant d’arriver dans un champ. Il y avait un tracteur. Ils l’ont relié à la camionnette avec une corde et le tracteur nous a remorqué à travers le champ. Au bout il y avait un ruisseau dans un ravin, et un petit pont artisanal. De l’autre côté du ravin, des voitures nous attendaient. On est monté dans les voitures, qui nous ont emmené là où on devait aller ».

Connecting the dots

Marco Carlone:

Membre d'ereb, photojournaliste et vidéaste indépendant, spécialisé sur les communautés à petite taille, en particulier les Balkans

La fuite des cerveaux dans les pays baltes

Durant l’été 2018, je me suis retrouvé en Lituanie, en Lettonie et en Estonie pour écrire un article. Dans la ville lituanienne de Visaginas, j’ai rencontré Irina. Elle était assise sur un banc dans le centre et profitait de la matinée. Elle avait l’air très élégante avec sa robe à fleurs et sa canne. Elle m’a dit habiter ici depuis les années 70, quand son mari a été appelé à venir travailler en tant qu’ingénieur à la centrale nucléaire d’Ignalina, à quelques kilomètres. Ils ont déménagé d’un petit village de Sibérie pour venir ici.

Quelques jours plus tard à Narva, une ville estonienne à la frontière avec la Russie, j’ai fait une balade avec George, étudiant en architecture dans la vingtaine. Il parlait estonien, russe et géorgien, sa langue maternelle. Ses parents étaient des enfants de travailleurs délocalisés du Caucase en Estonie pendant l’ère stalinienne.

Enfin, dans un parc de la capitale lettonne Riga, j’ai interviewé Amuna, un drag queen. Il me disait qu’après avoir passé du temps à Berlin, il espérait partir pour la Grande Bretagne où, selon lui, il se sentirait toujours plus libre de faire ce qu’il voulait.

Ces trois rencontres, qui ont eu lieu parfois par pur hasard, offrent un aperçu de la migration constante qui caractérise les pays de l’ancien bloc soviétique. Ce sont des territoires qui, pendant des décennies, se sont habitués au flux constant des personnes, d’abord à l’intérieur des frontières, puis après 1981, vers les nouvelles républiques. Le Haut commissariat des nations unies pour les réfugiés a calculé qu’entre 1990 et 2000, plus de 9 millions de résidents de l’ancienne URSS sont retournés dans leur pays d’origine après l’agitation politique de la dissolution. Aujourd’hui, ce mouvement ne s’est pas arrêté, il a simplement changé de sens. Depuis 1990, la Lituanie a perdu 899 000 de ses résidents, et selon l’Union européenne, la population estonienne aura chuté d’1,6 million en 1990 à 1,2 millions en 2100. Ceci étant dit, le pays qui a le plus souffert de cette migration est la Lettonie qui, depuis son indépendance en 1991, a perdu environ 25% de sa population et a même dû créer un poste d’ambassadeur pour sa diaspora.

  • Irina, résidente de Visaginas (Lituanie) et originaire de Sibérie © Marco Carlone

Puis la Lettonie

Arrivée sur le territoire russe, Sviatlana débarque à Smolensk, une ville à une heure environ de la frontière. Elle prend un bus, et après plusieurs correspondances, arrive le soir-même à Burachki, à la frontière avec la Lettonie. Cette fois encore, on lui refuse le passage. Il existe un accord entre la Russie et la Biélorussie depuis 2015 selon lequel si une des parties interdit à une personne de quitter le pays, l’autre peut le lui refuser également.

« Je m’estime déjà heureuse qu’ils ne m’aient pas arrêtée. Ils ont vu le tampon sur mon passeport qui disait que je ne pouvais pas quitter la Biélorussie, et ils ont appelé quelqu’un qui était du FSB (service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, ndlr) j’imagine. Un très grand homme habillé tout en noir, pas très causant. Il a commencé à me poser des questions et à noter des informations. […] Je lui ai dit quasiment toute la vérité, et il semblait plus agacé par le fait qu’on l’ait réveillé à minuit et demandé de venir, qu’autre chose. D’autres gardes se sont montrés sympas avec moi, et aussi curieux à propos de la situation en Biélorussie. Finalement à trois heures du matin, ils m’ont refusé le passage de manière officielle. Ils m’ont mis dans une camionnette pour retourner d’où je venais, et m’ont implicitement conseillé de me cacher quelque part en Russie ».

Dans le froid d’une matinée russe de novembre, Sviatlana quitte la camionnette au milieu de nulle part après quelques heures de route. Elle marche jusqu’à la prochaine ville et réserve une nuit dans une auberge de jeunesse avec le peu d’argent qu’il lui reste.

Le matin suivant, elle entre en contact avec des militants locaux russes, qui viennent immédiatement lui rendre visite. Hors de question pour eux qu’elle reste à l’auberge de jeunesse. Ils ont vécu une situation similaire dans le passé avec un autre réfugié qui, peu après s’être enregistré à l’hôtel, a été interpellé par la police.

Le climat politique est également tendu au même moment en Russie, après l’empoisonnement de l’opposant Aleksey Navalny le 20 août 2020. Les hôtes de Sviatlana militent contre le régime du président Vladimir Poutine. Elle les a contactés via le même réseau d’activistes qui l’a aidé tout au long du voyage. Toutes les communications passent par des ONG lituaniennes qui ont des liens avec des groupes dans toute la région.

Les militants russes cachent Sviatlana dans leur appartement, et subviennent à ses besoins. Elle sait qu’elle ne pourra pas quitter la Russie légalement, et que tôt ou tard, la police la retrouvera. Au bout de quelques semaines, elle tente de rejoindre en douce l’Ukraine, sans succès. Les guides qui devaient la conduire étaient des escrocs, l’opération a échoué, selon elle.

Le début des retrouvailles

Depuis que la famille a quitté Mogilev, la mère de Sviatlana, Tamara, ne dort plus. Elle n’a aucune idée de ce qui s’est passé pour sa fille et ses petits-enfants à la frontière, jusqu’à ce qu’Aleksey envoie un message à un ancien camarade de classe pour lui dire qu’il est à Vilnius. Tamara apprend alors que la famille a dû se séparer.

Lors de leurs premiers mois en Lituanie, les enfants restent avec Olga, qui a fait le voyage avec eux. À partir de mi-décembre, ils vont de maisons en maisons, changent 4 fois de famille, et sont parfois sous la responsabilité de gardiens informels.

« On espérait toujours que maman allait arriver bientôt, se rappelle l’aîné, Aleksey. Des personnes différentes s’occupaient de nous, on n’était jamais vraiment laissés à l’abandon, ou en manque de quoique ce soit. […] On avait toutefois toujours le sentiment d’être étrangers, on sentait peser le regard des gens comme on parlait russe. J’étais triste, il n’y avait pas d’amis… Et puis on ne connaissait pas vraiment les gens qui s’occupaient de nous ».

Deux ONGs, Nash Dom et Dopomoga, sont chargées d’aider les enfants. Elles paient les loyers, achètent de la nourriture et des vêtements, et fournissent même un peu d’argent de poche. Pendant ce temps-là à Mogilev, Tamara est dans l’angoisse constante, à essayer de joindre ses petits-enfants.

« Mon neveu m’a aidé à installer Telegram et les activistes m’ont aidé à entrer en contact avec les enfants […] J’étais en pleurs en leur parlant. C’était difficile d’utiliser Telegram, ça me prenait une éternité à chaque fois pour passer un coup de fil. Je ne savais jamais comment allumer la caméra, où il fallait appuyer », se rappelle la grand-mère.

Juste avant le Nouvel an, Sviatlana arrive à joindre sa mère. Elle lui demande d’aller rejoindre les enfants à Vilnius. Ce qu’elle arrive à faire quelques jours plus tard le 11 janvier. À l’aéroport, ses mains tremblent au moment de passer le contrôle. Quand on lui demande l’objet de sa visite, elle répond qu’elle va faire une cure thermale à Druskininkai, un centre de spa lituanien, pour des raisons de santé.

  • Tamara ne peut retenir ses larmes lorsqu'elle raconte qu'elle voudrait regarder le garde-frontière qui a laissé passer les enfants en Lituanie sans leur mère droit dans les yeux © Denis Vejas

  • Tamara montre les diplômes d'école d'Alina. Elle a tout juste terminé la maternelle © Denis Vejas

  • Alina prend sa grand-mère dans les bras © Denis Vejas

Sviatlana, elle, est toujours coincée en Russie. Un employé du service pour la protection des enfants la contacte et l’informe que pour éviter que ses enfants soient renvoyés, il a besoin d’un certificat de garde temporaire au nom de la grand-mère. Dans le même but, la famille doit aussi procéder à une demande d’asile en Lituanie. Heureusement, Tamara a pris des photocopies des certificats de naissance des enfants avec elle, qui lui permettent de justifier la garde temporaire. Grâce au soutien des fonctionnaires lituaniens, les démarches administratives sont faites rapidement et sans encombre.

 

Un long chemin restant à parcourir

Avec l’arrivée de leur grand-mère à Vilnius, les choses commencent à s’arranger pour les trois enfants. Mais Sviatlana est toujours immobile. Cela fait désormais trois mois qu’elle est coincée en Russie. Une campagne de dons est montée pour l’aider à se rendre en Ukraine. En attendant de pouvoir tenter sa chance, elle utilise les contacts établis tout au long de son voyage pour venir en aide à d’autres membres de son groupe Telegram. Elle s’informe sur qui pourrait avoir besoin de quitter le pays.

D’après elle, la police de Mogilev a pris les passeports de huit autres personnes impliquées dans l’affaire de l’épouvantail après qu’elle s’est enfuie, les empêchant ainsi de faire de même. Selon la loi biélorusse, les seules situations dans lesquelles la confiscation de ce document est permise est quand la personne est emprisonnée ou enfermée en hôpital psychiatrique. Dans ce cas précis, aucun motif officiel n’a été fourni.

Le 11 février 2021, le président Lukashenko doit participer à l’assemblée du peuple biélorusse, un des évènements politiques les plus importants du pays, qui a lieu une fois tous les cinq ans. Les arrestations atteignent un pic les semaines qui précèdent l’évènement, alors que le régime tente de purger le pays de toute opposition.

Connecting the dots

Vasil Navumau:

Expert en manifestations et contentieux politiques en Biélorussie, chercheur externe au Centre des Études Avancées d'Internet

Qu'est-ce-qui peut raviver la révolte ?

Les manifestations en Biélorussie sont certainement moins importantes qu’elles l’étaient à l’automne 2020. Dans les zones urbaines, quelques douzaines de personnes défilent ça et là seulement. Cela est dû directement à la violente répression de la part de l’État, qui cherche à éradiquer tout signe de dissidence dans le pays.

Autre facteur affectant les mobilisations : le soutien économique, organisationnel et informationnel constant (bien que limité) que la Russie fournit au régime de Lukashenko.
Ceci étant dit, la consolidation de la position de la communauté internationale à propos de la Biélorussie est un prérequis important pour l’action collective.

Dans ce contexte, il est très difficile de maintenir des manifestations à grande échelle, malgré le potentiel. On retrouve cette énergie dans le nombre d’initiatives civiques qui ont fleuri après les mobilisations de l’automne et de l’hiver. Lancés par des activistes sur le terrain, elles couvrent diverses activités comme le recensement des cas de torture, le soutien aux victimes de violence, l’assistance pour la relocalisation à l’étranger, l’éducation.

Le bureau de la cheffe de l’opposition Sviatlana Tikhanovskaïa à Vilnius en Lituanie s’efforce d’organiser et de maintenir la communication avec les manifestants. Ils organisent des discussions en ligne sur les priorités et problèmes rencontrés par les activistes, ou débattent de comment représenter au mieux les intérêts des Biélorusses à l’international. L’équipe de Sviatlana Tikhanovskaïa, qui se compose d ‘« anciens » membres de l’opposition et de « nouvelles figures », a réussi à lever des fonds pour aider les victimes de la répression et à les distribuer via la monnaie numérique décentralisée. Elle diffuse également des recommandations politiques et donne des discours dans les institutions européennes et ailleurs à l’étranger.

Bien qu’il soit difficile de faire des pronostics sur le développement futur à ce stade, le travail réalisé par le bureau de Sviatlana Tikhanovskaïa ainsi que les initiatives civiques permettent de décrédibiliser le régime à l’échelle internationale, et ont déjà mené à l’introduction de sanctions contre celui-ci. Par conséquent, certains politiques haut placés, comme l’ancien ministre de la culture Pavel Latushko, ont quitté le pays. Le régime de Lukashenko est victime de ses erreurs et de son manque d’expertise. La meurtre de l’artiste Roman Bondarenko, l’arrestation du journaliste Roman Protassevitch et la tentative récente de forcer le retour de l’athlète Tsimanouskaya des Jeux olympiques de Tokyo en sont quelques exemples. Tout cela fournit un terreau fertile pour un renouveau des manifestations dès lors que le niveau de répression diminue, ou qu’une autre de ces erreurs soit faite.

L’amie de Sviatlana, Yulya, décide aussi de partir à cette période. Elle a déjà été arrêtée plusieurs fois, et le jour de son départ, la police vient frapper à sa porte à quatre reprises. Elle s’enfuit dans des vêtements d’homme, transportant ses affaires dans un sac poubelle. Elle suit la même route que Sviatlana de Vitebsk jusqu’en Russie, et la rejoint finalement là où elle se cache.

Sviatlana se souvient précisément. « Je n’oublierai jamais son regard quand je suis allée la chercher. Ses yeux étaient grand ouverts, on ne voyait que ça. Son visage était gris, et ses mains tremblaient. On l’a récupéré et emmené au centre commercial, car elle était venue avec rien, même pas une brosse à dent. Vous imaginez, vous enfuir avec un sac poubelle et juste quelques rechanges ? ».

Sviatlana et les autres militants biélorusses, lituaniens et russes aident d’autres personnes à s’enfuir pour l’Europe pendant les trois mois qu’elle passe en Russie, y compris la famille de Yulya. Début mars, le réseau a collecté assez d’argent pour financer le passage d’une personne en Ukraine. Les passeurs réclament en général entre 1 500 et 1800 euros pour cette opération. Comme Yulya n’a pas de passeport et que sa présence en Russie est encore plus risquée, il est décidé qu’elle passe la frontière la première.

« Je compare cette poursuite au jeu vidéo Need for Speed, quand vous êtes poursuivi par la police à 150km/h dans le noir complet, à travers les champs »

Il lui faut deux essais avant de réussir à traverser la frontière. La première fois, elle ainsi que deux autres Biélorusses et les passeurs sont repérés par les gardes russes. Alors qu’ils les poursuivent en voiture, les gardes leur tirent dessus avec des pistolets lance-fusée. Selon le protocole, ils doivent tirer en l’air dans ce genre de cas. Mais Yulya assure qu’ils les visaient directement.

« Je compare cette poursuite au jeu vidéo Need for Speed, quand vous êtes poursuivi par la police à 150km/h dans le noir complet, à travers les champs. C’était terrifiant, on a eu de la chance d’avoir un 4×4 qui était adapté à ces conditions », raconte Yulya. Ils échappent ensuite aux gardes, après s’être séparés et s’être cachés pendant plusieurs heures dans la nuit. La deuxième tentative quelques jours plus tard se passe sans encombre et elle rejoint enfin Kiev, où son mari et ses trois enfants l’attendent.

Sviatlana répète le parcours de Yulya deux semaines plus tard. Dans son cas à pied tout le long jusqu’à la frontière avec les passeurs. Ils partent à cinq heures le matin, et arrivent au premier village ukrainien trois heures plus tard trempés, après avoir marché dans les champs et à travers la forêt. Ils se changent et continuent la route jusqu’à Kiev.

En attendant de trouver le moyen de rejoindre l’Europe, Sviatlana reste chez Yulya et sa famille pendant quelques semaines. Finalement, Yulya se rend à un bureau de police et prétend avoir perdu son passeport. Elle reçoit un formulaire à remplir et à retourner à l’ambassade biélorusse pour demander un document d’identité temporaire. « Quand je suis arrivée à l’ambassade, ils me connaissaient déjà. J’ai vu une photocopie de mon passeport imprimé, et puis ils ont appelé le service de sécurité national en leur disant que je venais de me présenter. Ils ont ensuite coupé le micro pour ne pas que j’entende. Je voulais m’enfuir en courant mais c’était clair que je n’y arriverais pas. Il y avait au moins huit gardes et une poignée de personnes habillées en civil. Je commençais à m’imaginer que Sviatlana et les autres qui m’attendaient dehors feraient une scène pour ne pas les laisser m’emmener. À ma grande surprise, ils m’ont donné le document d’identité temporaire, et m’ont juste demandé quand je partais. J’ai répondu ‘aujourd’hui’ ». 

Ce papier lui permet alors d’acheter un billet d’avion, à direction de Minsk, en passant par Varsovie. C’est là qu’elle descend et demande l’asile à l’aéroport. Sa famille la rejoint peu après. 

De son côté, Sviatlana quitte Kiev et atterrit à Vilnius le 20 mai. Elle préfère ne pas s’étendre sur le stratagème pour embarquer dans l’avion. « Il faut toujours penser aux autres personnes qui suivront le même chemin. Si j’en dis trop, cette route pourra ne plus être possible pour eux ».

Sa famille l’attend à l’aéroport, après six mois sans être vus. « Les enfants étaient très contents de me voir, surtout la petite. Mon aîné avait tellement changé. Je l’ai quitté alors qu’il était encore un enfant, et j’ai retrouvé un adulte, avec une voix grave et un peu de barbe ».

  • Sviatlana et son fils Aleksey (15 ans) passent du temps au lac de Lentvaris © Denis Vejas

  • Taisya (13 ans), la fille aînée, chez elle à Lentvaris © Denis Vejas

  • La fille de Sviatlana Alina (6 ans), chez elle à Lentvaris © Denis Vejas

La famille attend désormais son statut de réfugié politique. Le 12 septembre 2021, Tamara et les enfants auront leur réponse. Comme Sviatlana n’est pas encore autorisée à travailler en attendant d’avoir elle aussi son statut de réfugiée, elle fait du bénévolat. Elle se sert des contacts établis pendant son voyage pour mettre en lien celles et ceux qui doivent quitter le pays avec les bénévoles qui peuvent les aider. Elle suit également des cours de programmation informatique et apprend le lituanien. Elle a même candidaté pour l’Académie marine.

« Si je n’avais pas reçu cette aide de la part de chaque personne rencontrée, mon histoire n’aurait pas été possible. Bysol m’a aidé à m’enfuir et à trouver des hébergements, Natalya Kolegova, Dopomoga et Nash Dom ont aidé ma famille à payer le loyer, acheter de la nourriture, etc. Des volontaires aux Pays-Bas ont payé pour mon billet d’avion et celui de ma mère. Les bénévoles russes sont juste extraordinaires, ils nous ont aidé Yulya et moi sans relâche, ils payaient tout pour nous. Quand la diaspora travaille ensemble, et les ONG aussi, on peut faire tellement de choses ».

  • Sviatlana et sa famille sur le porche de leur nouvelle maison © Denis Vejas

Sviatlana vit désormais dans une petite maison aux murs blancs avec sa mère et ses enfants. Ils partagent ce logement avec une famille lituanienne. L’endroit respire la vie. Des amis biélorusses viennent toujours rendre visite aux enfants. Beaucoup d’autres familles biélorusses se sont installées à Lentvaris depuis 2020. « Peu après avoir emménagé ici, on a rencontré des filles du voisinage. Elles viennent aussi de Biélorussie, mais ont une histoire différente. Leurs parents n’ont pas été arrêtés, mais leur oncle si », raconte la grande fille de Sviatlana, Taisya.

Dans son pays, Sviatlana est poursuivi dans l’affaire de l’épouvantail. Son cas a été officiellement décrit comme « une forme violente d’hooliganisme, négligeant complètement les normes et idéaux de la société, et insultant le président, menant à sa souffrance insoutenable ».

Il y avait environ trente personnes dans le groupe Telegram qui a servi à organiser le rassemblement avec les épouvantails. Trois participants ont été condamnés à trois ans de prison chacun. Sept d’entre eux ont fui le pays. Le reste n’a pas été reconnu par les autorités et vit toujours à Mogilev.

Dans le reste du pays, les persécutions contre l’opposition se sont aggravées. Le 23 mai, le journaliste exilé Roman Protassevitch est arrêté à l’aéroport de Minsk après que son vol Athènes-Vilnius a été détourné. Il est depuis détenu par les autorités biélorusses. Le 6 juillet, l’ancien candidat d’opposition aux élections Victor Babariko est condamné à quatorze ans de prison pour corruption et blanchiment d’argent. La veille, le 5 juillet, l’envoyée spéciale des Nations Unies pour la Biélorussie Anaïs Marin a appelé à la libération immédiate de 530 prisonniers politiques.

Ce reportage a été réalisé en partenariat avec le collectif de journalistes lituanien Nara.

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