window.dataLayer = window.dataLayer || []; function gtag(){dataLayer.push(arguments);} gtag('js', new Date()); gtag('config', 'G-XZCLKHW56X'); À bord du Sea-Watch 3, les difficiles sauvetages de migrants en Méditerranée - Ereb

À bord du Sea-Watch 3, les difficiles sauvetages de migrants en Méditerranée

25/01/2022

Journaliste et photographe :

Valeria Mongelli

Entre le 17 et le 18 octobre 2021, 412 personnes réparties sur sept embarcations différentes sont sauvées de justesse par le navire humanitaire Sea-Watch 3, alors qu’elles se trouvent en pleine détresse au centre de la Méditerranée, à quelques kilomètres des côtes libyennes. Rob, militant de longue date, dirige l’un des canots de sauvetage. La menace d'une intervention des garde-côtes libyens, et le risque d'une tragédie en mer occupent son esprit pendant toute la mission. Quant au reste de l'équipage, il est confronté à la cohabitation difficile des personnes à bord, ainsi qu'au défi de trouver un port sûr en Europe pour débarquer. Retour sur cinq jours intenses à bord du Sea-Watch 3.

Le ciel est dégagé en cette matinée d’octobre. Le soleil vient à peine de se lever mais l’équipe de sauvetage en mer de l’ONG allemande Sea-Watch s’active déjà. Le radar du navire a repéré un bateau en difficulté avec environ 66 migrants à bord. Rob est responsable d’un des deux canots de secours. Lors des préparatifs, il garde la tête froide, et donne quelques instructions très précises à son équipe. Tous portent des combinaisons étanches, des gilets de sauvetage, des casques et des masques FFP2. Il faut agir vite. Les garde-côtes libyens peuvent arriver à tout moment. Nous sommes le 17 octobre 2021 et le Sea-Watch 3 se trouve dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne, entre Tripoli et Sabratha, à environ 30 milles marins de la Libye.

En quelques minutes, l’équipage est prêt. Les canots pneumatiques sont mis à l’eau ainsi que deux énormes sacs remplis de gilets de sauvetage de toutes tailles, y compris pour les nouveau-nés. Rob démarre le moteur et laisse rapidement derrière lui le vaisseau-mère.

L’équipe de sauvetage est composée de huit personnes, quatre par canots. Rob conduit le bateau pneumatique appelé Alpha. Néerlandais, âgé de 46 ans, grand aux yeux clairs et aux rides de marin, Rob a laissé chez lui sa femme et ses trois enfants. Il fait partie de l’équipe de Sea-Watch depuis 2018 et a déjà participé à trois missions. Il a quitté son emploi stable dans une chaîne de télévision néerlandaise pour être bénévole en mer après un burn-out. « Je devais commencer à faire quelque chose en laquelle je croyais vraiment » se souvient-il.

  • Un membre de l’équipage du Sea-Watch 3 scrute l’horizon avec des jumelles, afin de repérer les bateaux en détresse dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne. © Valeria Mongelli

  • Le Sea-Watch 3 part en mission en Méditerrannée © Valeria Mongelli

  • Rob conduit l’un des canots de sauvetage du Sea-Watch 3. © Valeria Mongelli

Le bateau en détresse est une embarcation en bois, bondée de passagers. À bord : de nombreuses personnes âgées, des femmes et des enfants. Ils s’agitent et font de grands signes dès qu’ils aperçoivent les bateaux de sauvetage. C’est au tour de l’équipe du canot Rezai d’intervenir. Alpha, quant à lui, reste à quelques mètres pour s’assurer que tout se passe bien.

« Nous faisons partie d’une organisation humanitaire », explique Niko, médiateur culturel à bord de Rezai. « Nous sommes ici pour vous aider ». Il tente d’établir le contact avec les migrants en utilisant un ton à la fois autoritaire et rassurant. Pour que l’opération réussisse, tout le monde doit rester calme afin d’éviter que les choses tournent mal. Un migrant pourrait se jeter à l’eau pour rejoindre les canots de sauvetage. C’est aussi la raison pour laquelle le Sea-Watch 3 reste en retrait du lieu où se déroulent les opérations, par peur d’être une force d’attraction trop importante. Le danger est qu’une personne tente de rejoindre le vaisseau-mère à la nage.

« Garde un œil sur l’horizon »

Niko remet des gilets de sauvetage aux migrants après leur avoir montré comment les porter correctement. Petit à petit, les personnes embarquent sur Rezai. Il y a une certaine confusion. Les gens veulent tous monter en premier et se poussent les uns sur les autres. L’équipage doit alors élever la voix : « Les femmes d’abord ! ». Les bénévoles remettent ensuite les enfants dans les bras de leur mère.

Pendant ce temps, Alpha reste en retrait pour surveiller l’opération. « Garde un œil sur l’horizon », dit Rob à Lena, qui l’accompagne. Il craint que le bateau de patrouille gris des garde-côtes libyens n’arrive d’une minute à l’autre. Si jamais c’était le cas, ceux-ci pourraient tenter de ramener les migrants en Libye, car dans cette zone de recherche et de sauvetage libyenne, ils ont la priorité pour intervenir. Les garde-côtes ont d’ailleurs menacé à plusieurs reprises des ONG opérant en Méditerranée centrale. Au cours d’une mission organisée en juillet 2021, ils sont allés jusqu’à tirer sur une embarcation de migrants pour empêcher leur traversée vers l’Europe. L’équipe de Sea-Watch 3 a filmé la scène.

  • L’équipe de sauvetage du Sea-Watch 3 s’approche d’un bateau de migrants en difficulté, à environ 30 milles marins des côtes libyennes, dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne, le 17 octobre 2021. © Valeria Mongelli

  • Deux membres de l’équipe de sauvetage du Sea-Watch 3 aident une femme à monter à bord du canot pneumatique Alpha, le 17 octobre 2021. © Valeria Mongelli

  • Un migrant portant un gilet de sauvetage du Sea-Watch 3 agrippe ses bagages après être monté à bord du canot de sauvetage du Sea-Watch 3. © Valeria Mongelli

  • Deux migrants, l’un avec une béquille, s’apprêtent à quitter leur bateau pour embarquer sur le canot de sauvetage. © Valeria Mongelli

Une fois au complet, Rezai se dirige vers le vaisseau-mère. Alpha peut alors s’approcher et embarquer à son tour les migrants. Une femme fait un malaise en montant sur le bateau. Quelqu’un l’aide à s’asseoir. À côté, un vieil homme avec une béquille peine à se déplacer. Un autre ne peut pas marcher et doit être transporté avec son fauteuil roulant. Pour faire respecter l’ordre à bord, Rob doit plusieurs fois crier pour obtenir le silence.

S’approcher du vaisseau-mère est une manœuvre toujours délicate pour le canot pneumatique. Le Sea-Watch 3 est un cargo très lourd et son mouvement crée d’énormes vagues, rendant la stabilité d’Alpha très vulnérable. Quiconque pourrait perdre l’équilibre, tomber à l’eau puis se faire aspirer par le moteur du navire. Rob doit donc faire en sorte que le canot suive le mouvement du Sea-Watch 3, mais aussi celui des vagues. Pile au moment où le mouvement d’une vague s’approche, Rob crie : « Maintenant ! », donnant ainsi le signal à l’équipage d’attraper la première migrante du canot. La femme secourue, s’écroule sur le vaisseau-mère. Mais elle se relève rapidement pour accueillir son enfant, que les bénévoles lui remettent entre les bras.

Pas de répit

Une fois à bord du Sea-Watch 3, tous les migrants doivent être fouillés. Les armes, cigarettes ou briquets sont interdits pour éviter la menace grave d’un incendie. L’équipage prend ensuite la température des migrants, leur donne un masque et leur attache un bracelet en papier autour du poignet : jaune pour les mineurs non accompagnés, rouge pour les urgences médicales, et ainsi de suite. Les migrants attendent patiemment en ligne et remercient continuellement les membres de l’équipage. Chacun reçoit une petite bouteille d’eau et une couverture. La plupart d’entre eux s’installent sur le pont. Seuls les femmes et les enfants les plus fragiles sont autorisés à dormir à l’intérieur, dans une pièce de quelques mètres carrés, qui est rapidement surpeuplée.

Peu de temps après, un patrouilleur des garde-côtes libyens apparaît à l’horizon et s’approche du bateau des migrants, heureusement vide.

  • Trois migrants feuillettent un livre de géographie sur le pont du Sea-Watch 3. © Valeria Mongelli

  • Un membre de l'équipage distribue des bracelets aux arrivants. © Valeria Mongelli

  • Les membres de l’équipage du Sea-Watch 3 distribuent du thé aux migrants sur le pont du navire. © Valeria Mongelli

Les deux canots doivent retourner en mer environ une heure plus tard car un autre bateau se trouve en difficulté. Ce deuxième sauvetage se déroule comme le premier. Le Sea-Watch 3 commence à se remplir. 120 migrants sont à bord, pour un équipage de 22 personnes seulement. La situation est bientôt chaotique. Des dizaines de personnes doivent manger, satisfaire leurs besoins primaires, ou encore être prises en charge médicalement. Il faut des heures rien que pour préparer le thé et faire la vaisselle.

Beaucoup de migrants du premier sauvetage sont des Libyens qui viennent de quitter leur pays et sont habitués au confort d’une maison. Les migrants du second bateau, quant à eux, viennent principalement d’Afrique subsaharienne. Ces derniers voyagent depuis des mois, voire des années. Ils sont nombreux à s’être échappés de centres de détention libyens. Pour eux, le cauchemar vient de se terminer. Pour le premier groupe, il ne fait que commencer. Les Nord-Africains sont hostiles aux Libyens et les premières tensions apparaissent à bord. « Tous les Libyens ne sont pas des mauvaises personnes », leur rappelle Sophie, qui est responsable de l’hospitalité à bord.

Sophie est chargée de coordonner les opérations d’accueil, à savoir la préparation du premier repas et du thé. Une mère demande « du lait pour le bébé », et aussitôt quatre autres personnes réclament des biberons à leur tour. Les trois médecins à bord passent des heures à traiter les cas les plus graves. De nombreuses personnes, surtout des femmes, développent des brûlures extrêmement douloureuses et handicapantes, qui sont causées par le carburant. Pour se protéger des intempéries, elles s’assoient souvent au fond du bateau. Seulement, lorsque les migrants en nombre sont obligés de rester sur le navire pendant plusieurs jours, ils n’ont aucun endroit pour effectuer leurs besoins. Un mélange de carburants, d’excréments et d’urine s’accumule alors au fond du bateau et corrode la peau.

Connecting the dots

Alex King :

membre d'ereb, journaliste et documentariste basé à Athènes

À Lesbos, la solidarité a fait place à la colère

L’île grecque de Lesbos est un bon exemple pour illustrer le durcissement de la position européenne concernant les arrivées de réfugiés ces dernières années. En 2015, l’UE a déclaré une crise migratoire. Pendant ce temps, un million de personnes débarquait à Lesbos. 

Alors même que la Grèce faisait face à une forte crise économique, les locaux se sont alliés aux volontaires internationaux pour sauver des vies en mer, soutenir les nouveaux arrivants et les aider dans leur périple pour atteindre l’Europe de l’Ouest. Lesbos a été loué à l’international et les insulaires ont reçu le prix John McCain pour « leur soutien héroïque aux réfugiés fuyant le chaos au Moyen-Orient et en Afrique ». 

En 2022 toutefois, la situation ne pourrait être plus différente. On aperçoit ce changement dans les yeux fatigués des locaux. Mais aussi dans les tours de surveillance et les fils barbelés qui sont apparus pour contenir les milliers de personnes qui se retrouvent désormais coincées dans le nouveau camp fermé à Lesbos. 

De nombreux habitants de l’île qui s’étaient portés volontaires pour aider en 2015 ont maintenant rejoint les manifestations appelant le gouvernement à vider Lesbos de ses réfugiés. Ce mouvement de protestation a connu un pic début 2020 quand des bénévoles d’ONG on vu leur véhicules détruits, les centres d’accueil ont été incendiés, des journalistes ont été attaqués, et les forces d’intervention ont dû intervenir. Seule une minorité des locaux ont soutenu les violences, mais pratiquement tout le monde sur l’île s’accorde sur une chose : cette situation ne peut plus durer. Certains veulent simplement se débarrasser des migrants, tandis que d’autres appellent à une solution humanitaire cohérente qui offre aux migrants des routes sûres et légales pour demander l’asile, tout en diminuant la pression sur les points d’entrée comme Lesbos. 

Le gouvernement grec, soutenu par l’UE, a opté pour une réponse militarisée : construire des murs toujours plus hauts autour de la ‘Forteresse Europe’, et reléguer le contrôle des frontières vers des pays tiers qui sont moins regardants sur les droits humains, tels que la Turquie ou la Libye. Il est devenu impossible de nier ce que les ONG affirmaient depuis longtemps, lorsqu’un interprète de l’UE a relaté son expulsion vers la Turquie fin 2021. Des hommes en cagoule noire sans insigne conduisent de plus en plus de refoulement illégaux en mer et vers le fleuve Maritsa à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie. 

Comme l’a dit la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen en mars 2020 en visite à la frontière greco-turque, « la Grèce est le bouclier de l’Europe ». Traduire : gardez bien les gens à l’extérieur, par tous les moyens possibles, et nous détournerons le regard.

Le lendemain matin, vers 6 heures, le chef de l’équipe de secours frappe à la porte de la cabine des autres membres. Le soleil n’est pas encore levé mais il est déjà temps de prendre la mer. Une embarcation a besoin d’aide dans les environs. C’est le premier des quatre bateaux que le Sea-Watch 3 va secourir dans la journée. Une fois de plus, tout le monde se prépare en quelques minutes. Les membres se sont entraînés à enfiler leurs vêtements de sécurité le plus rapidement possible durant la phase de préparation sur la terre ferme.

Comme à son habitude, Rob est prêt avant les autres. Il a participé à de nombreuses missions de sauvetage. Mais celle-ci est particulière. En octobre 2016, cinq ans plus tôt, alors qu’il effectue sa première expérience en tant que sauveteur bénévole dans une petite ONG, une personne lui remet un paquet pendant que les migrants montent à bord du canot pneumatique. Pensant qu’il s’agit d’un bagage, Rob s’apprête à le jeter à l’eau pour donner l’exemple. L’espace est limité sur le canot pneumatique. D’abord les vies, ensuite les bagages. Tout juste avant de jeter le paquet, Rob réalise qu’il y a une petite fille à l’intérieur, Sarah, âgée d’à peine quatre jours. « Ce sauvetage a changé ma vie », assure Rob. Cinq ans plus tard, il ne sait pas ce qui est arrivé à la petite fille, et encore moins à sa mère. Mais pour commémorer l’anniversaire de cette rencontre au cours de cette mission, Rob enregistre un podcast en collaboration avec un journaliste néerlandais. C’est pourquoi cette fois, avant de prendre la mer, il glisse un microphone dans la poche de sa combinaison, emballé dans un sac en plastique imperméable.

  • Rob prépare le pont du Sea-Watch 3 avant de prendre le large pour une nouvelle mission. © Valeria Mongelli

L’équipage monte dans les canots pneumatiques. À la demande de Rob, Alpha s’équipe exceptionnellement d’un centifloat, une sorte de long tube de sauvetage gonflable. Son volume encombrant ne permet pas au canot de prendre de la vitesse. Il peut donc s’avérer être un fardeau pour rejoindre un bateau lointain, ou pour s’éloigner rapidement des garde-côtes libyens.

Sauvés de justesse

Les trois premiers sauvetages se déroulent sans encombre, l’un après l’autre. Mais au cours du sixième sauvetage, aux alentours de 13 heures, la situation se dégrade. L’embarcation de fortune qu’Alpha et Rezai approchent, déborde d’êtres humains. Pire encore, le canot pneumatique est percé. Un des migrants bouche le trou comme il peut, avec sa main et son pied, mais cela ne sert à rien. Soudain, l’inévitable se produit : le canot se dégonfle. En un instant, des dizaines de migrants se retrouvent à l’eau. Avec l’aide des autres membres de l’équipage, Rob jette à l’eau le centifloat, juste à temps pour que les mains des migrants raidies par le froid et la panique réussissent à l’agripper. Une jeune femme hurle, complètement terrifiée.

Rob coordonne la manoeuvre. Il donne l’ordre de secourir d’abord les plus faibles, ceux qu’on entend le moins. « Si vous avez encore la force de crier, c’est que vous avez assez d’énergie pour survivre », explique-t-il plus tard. Rob doit couper le moteur d’Alpha à cause de toutes les personnes à l’eau qui l’entourent. Ceux qui viennent d’être sauvés et qui ont assez de force, aident à sortir de l’eau les personnes accrochées au tube flottant. Tout le monde parvient tant bien que mal à monter dans le canot. Le sauvetage n’a duré que quelques minutes, mais a semblé des heures pour tout le monde.

  • Un membre de l’équipage du Sea-Watch 3 aide des personnes à sortir de l'eau © Valeria Mongelli

  • Des déchets, des bidons d’essence et d’autres objets restent dans le canot des migrants. © Valeria Mongelli

  • Une femme s'accroche au tube flottant et tend la main pour de l'aide, terrifiée par la situation. © Valeria Mongelli

  • Un couple s’embrasse après avoir été secouru. © Valeria Mongelli

Parmi les migrants, certains pleurent, d’autres rient, ou remercient Dieu. Un jeune couple s’embrasse, ébahi d’être en sécurité. Rob se demande si tout le monde a été sauvé. « Je pensais que nous trouverions quelqu’un entre les bagages et les vêtements dans la mer. Je sais sais ce que c’est de voir une personne qui a le visage dans l’eau », confie-t-il. Puis il s’assure que personne autour de lui n’a perdu un membre de sa famille ou un ami.

C’est l’un des aspects les plus tragiques des décès en mer : les chiffres ne sont jamais certains. En 2021, 2 041 personnes ont été signalées mortes ou disparues en Méditerranée, selon l’Organisation Internationale pour les Migrations. Depuis 2014, 23 355 personnes sont portées disparues, mais elles pourraient en réalité être encore plus nombreuses. Si personne ne signale une disparition, si le corps, un morceau de celui-ci, ou un document d’identité n’est pas retrouvé, le décès n’a jamais eu lieu. Cette personne cesse tout simplement d’exister. Mais cette fois-ci, tout le monde est sauf. « C’est une bénédiction, ou un coup de chance » dit Rob, soulagé.

Une attente interminable

Il y a désormais 412 migrants à bord du Sea-Watch 3. Le navire est surpeuplé. Les nouveaux arrivants doivent s’installer sur le pont le plus élevé, qui est exposé aux pluies et aux intempéries. Par chance, il ne pleuvra qu’une nuit, quelques jours plus tard. Mais cette nuit sera atroce, tant pour les migrants que pour les membres de l’équipage devant faire face au froid, au vent et à une mer agitée.

De nombreux migrants vomissent. Un groupe de Somaliens en vient presque aux mains pour trouver un abri où dormir. Les couvertures sont la cause d’interminables disputes : certains ont perdu la leur, d’autres ont froid et en veulent une autre, d’autres encore s’en servent pour marquer leur territoire sur le pont, qui est rapidement envahi par quelqu’un d’autre. Un bateau de sauvetage est un lieu qui demande de l’adaptation car l’espace, le nombre de couvertures, et toutes les ressources sont limitées.

Avec plus de 400 personnes qui doivent cohabiter, sur quelques dizaines de mètres carrés en mouvement, le navire devient une sorte de microcosme où de nombreuses dynamiques sociales sont exacerbées. C’est toute l’Afrique qui est à bord du Sea-Watch 3 : Somaliens, Camerounais, Ivoiriens, Soudanais, Nigérians, pour ne citer que quelques nationalités. Pour beaucoup de personnes à bord, il s’agit souvent de premières rencontres, auxquelles il faut ajouter l’héritage du mécontentement postcolonial. Dans le cas présent, les Nigérians et les Camerounais ne s’entendent pas. Ainsi, lorsqu’une Nigériane flirte avec un Camerounais, cela crée un incident diplomatique international à bord, avec des querelles et des bagarres que l’équipage doit maîtriser.

« Où nous emmenez-vous ? Pourquoi est-ce qu’on tourne en rond ? »

Les comportements et les humeurs à bord sont très variés. Certaines personnes sont éternellement reconnaissantes. Elles remercient l’équipage et essaient de se rendre utiles, comme Jérôme, un Camerounais âgé de 28 ans. Il voyage avec sa femme Joyce et leur fils, tout juste âgé d’une semaine. Jérôme et Joyce ont vécu plusieurs mois dans les prisons libyennes. Lors de sa deuxième incarcération, Joyce était enceinte de sept mois. Jérôme, qui avait entre-temps réussi à s’échapper, a payé une rançon de 3 000 dinars libyens (soit environ 574 euros) pour libérer sa femme. Avant ce périple, ils avaient déjà tenté à deux reprises de quitter la Libye par la mer, avant d’être interceptés par les garde-côtes. « Nous avions perdu tout espoir », reconnaît Jérôme. « Mais nous l’avons désormais retrouvé, nous sommes si heureux ».

Rob s’entretient longuement avec deux jeunes du Soudan du Sud. Il rapporte leur dialogue : « Ils ont vécu en Libye pendant deux ans et ont traversé des choses horribles. Ils ont été vendus d’un propriétaire à l’autre. L’un d’eux m’a dit : ‘Nous sommes sur le Sea-Watch 3 depuis trois jours et personne ne m’a encore battu, ni menacé’. Lorsque je lui ai demandé ce qu’il attendait de l’Europe, il m’a répondu : ‘J’espère pouvoir m’endormir le soir sans la peur de ne pas me réveiller le lendemain matin’ ».

  • Joyce et son fils sont assis sur leur lit à bord du Sea-Watch 3. © Valeria Mongelli

  • Jérôme, Joyce et leur fils, sur le pont du Sea-Watch 3. Ils l'appelleront Sea-Watch, une fois arrivés sur la terre ferme. © Valeria Mongelli

  • Des migrants se reposent sous les couvertures sur le pont du Sea-Watch 3. © Valeria Mongelli

D’autres s’exaspèrent. Ils se plaignent de la nourriture, du froid, de l’impossibilité de se laver. Certains explosent : « Où nous emmenez-vous ? Pourquoi est-ce qu’on tourne en rond ? ». Il faut alors leur expliquer, qu’un navire humanitaire n’est pas seulement un moyen de transport, il y a tout un enjeu politique derrière. Pour pouvoir débarquer, les autorités d’une côte limitrophe, en l’occurrence l’Italie ou Malte, doivent accepter d’accueillir les migrants sur leur territoire et affecter un port au Sea-Watch 3. En général, lorsque cela se produit, la situation à bord a déjà mal tourné et les garde-côtes en service ont déjà évacué les premiers cas médicaux graves.

C’est encore le cas cette fois-ci : le 19 et le 21 octobre, soit respectivement un et trois jours après le dernier sauvetage, les garde-côtes italiens font évacuer quatre femmes nécessitant des soins immédiats. L’une d’entre elles est sur le point d’accoucher à bord.

L’affaire la plus connue de ce jeu politique remonte à 2019, lorsque le Sea-Watch 3 lui-même a été pris en otage durant des semaines par le ministre italien de l’Intérieur de l’époque, Matteo Salvini. Carola Rackete, alors capitaine du navire, a été contrainte de ramener les migrants à terre en bravant le blocus des autorités italiennes. L’enquête contre cette capitaine a finalement été classée sans suite en décembre 2021. Le parquet d’Agrigente a estimé que la bénévole avait agi conformément à la loi : elle avait le droit de se rendre à terre pour sauver des vies. Salvini, quant à lui, est toujours en procès à Palerme pour sa politique des ports fermés. Depuis que le leader du parti d’extrême droite italien de la Lega n’est plus ministre, la politique d’accueil de l’Italie est moins rigide. Mais les ONG opérant en Méditerranée, sont toujours contraintes à des négociations longues et difficiles avant de pouvoir débarquer dans un port sûr. Après l’amarrage, les navires sont parfois retenus en raison de prétendues irrégularités techniques, structurelles ou de sécurité. Des détails que les ONG qualifient de fallacieux. Le 11 janvier 2022, l’Ocean Viking, navire de sauvetage appartenant à l’ONG SOS Méditerranée, a été retenu par les autorités italiennes suite à une inspection des autorités portuaires, qui ont constaté des irrégularités administratives dans l’enregistrement des structures montées sur le pont pour protéger les migrants des intempéries.

La forteresse Europe

La politique migratoire européenne se concentre aussi sur l’arrêt des arrivées de migrants. L’augmentation des financements de l’UE pour les opérations de Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, en est la preuve. Entre 2020 et 2021, ses ressources ont augmenté de 49%. Mais c’est moins la somme d’argent qui pose problème, que les actions concrètes mises en place par l’Agence. Une enquête récente de l’hebdomadaire allemand, Der Spiegel, a révélé le mode opératoire de Frontex. Lorsque les garde-côte de l’agence interceptent un bateau en Méditerranée, leur position est partagée avec une station de contrôle à Tripoli, ou directement avec les garde-côtes libyens. La Convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine en mer (SOLAS) exige pourtant qu’ils partagent, en premier lieu, leur position avec les bateaux à proximité. Dans une interview récente avec The New Humanitarian, le porte-parole de la Commission européenne pour les affaires étrangères, Peter Stano, a déclaré : « Notre priorité est de sauver des vies en mer et nous continuerons notre travail pour empêcher que ces voyages risqués ne se produisent ».

Rob préfère ne pas parler de politique. « Personne n’aspire à être en colère » dit-il.  « Ce qui m’inquiète vraiment, c’est que les gens pensent parfois que les bénévoles sont là pour des raisons sentimentales, et par pitié. Bien sûr que je me soucie de ces gens. Mais ce qui me choque, c’est que les lois internationales [en mer] sont totalement ignorées. […] Nous vivons à une époque où, si nous fermons les yeux, nous pouvons ignorer les lois fondamentales des droits de l’homme. Je trouve cela préoccupant ».

  • © Valeria Mongelli

Le 22 octobre 2021, après trois jours de négociations, le Sea-Watch 3 obtient un port sûr, celui de Pozzallo, dans le sud-est de la Sicile. Lorsque l’annonce est diffusée à bord, le navire est déchaîné, comme lors d’une finale de la Coupe du Monde. Mais la joie fait ensuite place aux doutes. À quel centre d’accueil vont-ils nous conduire ? Comment fonctionne la procédure de demande d’asile ? Le débarquement commence le lendemain et dure 48 heures. Tous les migrants doivent être soumis à un test de dépistage de la Covid-19 avant d’être redirigés sur un autre navire, où ils passeront dix jours en quarantaine. Ils seront ensuite envoyés dans différents centres d’accueil pour étrangers dans toute l’Italie.

Pour des raisons de sécurité, les membres de l’équipage ne doivent pas échanger leurs coordonnées, téléphone, e-mail, réseaux sociaux, avec les migrants. Rob ne sait pas ce qui est arrivé à Sarah et à sa mère, ni aux Soudanais, ni aux centaines d’autres personnes qu’il a secourues au cours des cinq dernières années. Mais cette fois, il conserve leurs voix, enregistrées grâce au microphone qu’il tenait dans sa poche.

Connecting the dots

Angelo Boccato:

Journaliste indépendant basé à Londres, et co-créateur d'un podcast

Outre-Manche : la loi sur les frontières et la nationalité

Le nombre de migrants ayant traversé la Manche dans des embarcations légères en 2021 a triplé, selon des données publiées par le ministère de l’Intérieur britannique, et analysées par l’agence de presse PA News. Ce mode de transport est extrêmement dangereux, comme le montre la mort de 27 personnes dans la Manche en novembre dernier.

Cette augmentation des arrivées n’a fait qu’exacerber le concept de « forteresse britannique » qui a gagné le pays. La ministre de l’Intérieur Priti Patel a introduit une série de mesures draconiennes dans le cadre de la loi sur les frontières et la nationalité. Cette législation vise tout bonnement à réformer le droit d’asile au Royaume-Uni. 

La loi sur les frontières et la nationalité est actuellement examinée par la Chambre des Lords, après avoir été approuvée par la Chambre des Communes. Les mesures les plus problématiques incluent un nouveau pouvoir pour déporter les demandeurs d’asile dans des pays tiers. Cela s’apparente au modèle australien de détention extra-territoriale, ainsi qu’à la nouvelle politique danoise anti-immigration. Par exemple, la loi prévoit jusqu’à quatre ans d’emprisonnement pour les personnes arrivant illégalement dans le pays, ainsi que des amendes pour ceux qui viennent en aide aux demandeurs d’asile. Ceci rejoint le principe de délit de solidarité, présent ailleurs en Europe.  

Cette loi va mettre en péril la sécurité des migrants, d’après la représentante au Royaume-Uni du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) Rossella Pagliuchi-Lor. Entre 2009 et 2020, le nombre de personnes détenues par le système de détention du Royaume-Uni a doublé, passant de 15 000 à 32 000 (source : Observatoire des migrations d’Oxford). 

Par ailleurs, même les citoyens britanniques ayant une double nationalité sont en danger, selon ce projet de loi. L’article 9 de la loi facilitera le retrait de la citoyenneté britannique, pour ceux qui en ont plus d’une. Ce pouvoir toucherait les minorités non blanches de manière disproportionnée. Le magazine News Stateman a montré que six millions de citoyens britanniques en Angleterre et au Pays de Galle pourraient risquer de perdre leur statut, sans en être préalablement notifié.

Ceux qui sont arrivés dans le pays en tant que réfugiés sont particulièrement vulnérables. Le risque de cette loi est qu’elle mette en place une « racialisation » de la citoyenneté dans laquelle les citoyens britanniques de souche bénéficient d’un système solide, alors que les citoyens non-blancs sont amenés à vivre dans la peur.

Publié en janvier 2022, en italien original.

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